J'ai renoncé à la vie de "godin"

February 19, 2018

 

Aujourd’hui j’ai choisi de vous parler d'un mot particulier en espagnol : GODIN. Inconnu avant mon arrivée au Mexique, et surtout inconnu avant mon entrée dans la vie professionnelle mexicaine. Et pour cause ! Le mot "godin" désigne en espagnol (espagnol du Mexique je précise) une personne qui a une vie de bureau, et plus particulièrement qui se "dévoue" à sa vie de bureau. Le godin est celui qui se lève le matin avec un sourire béat aux lèvres, heureux à l'idée de se rendre dans sa deuxième maison, sa deuxième famille (entendez ici sa boîte). C'est le type même qui part au bureau avec sa pochette sous le bras et le stylo estampé du nom de son entreprise dans la poche. C'est celui qui arrive à son poste et court se préparer un café dans la tasse portant le nom de la compagnie (il en a une deuxième pour mettre ses stylos). C'est celui pour qui la boîte représente 90% de son temps, de ses pensées et de ses préoccupations. C'est celui qui serait prêt à donner corps et âme pour la boîte ! Bon ok, peut-être que là j'exagère un peu. Mais vous avez compris le concept.

 

Plus simplement, le godin est un spécimen qui mène une vie de bureau. C'est une personne qui se lève le matin, prend sa douche, part au travail, salue ses collègues en arrivant, s'installe à son bureau dans son "cubicle" (référence à l’une de mes blogger favorite Mathilde, française expatriée à Boston), met en route l'ordinateur et se consacre à ses tâches journalières. Mails (beaucoup de mails...), téléphone, Excel, rapports (qui dans la plupart des cas ne seront pas lus, mais bon, il faut bien justifier son travail) et de temps en temps quelques réunions, histoire de se faire croire qu'on brise un peu la routine. Mais enfin, il n'y a pas à se leurrer, le godin mène la plus parfaite routine. 

 

 

Ma vie de godin a commencé en juillet 2017 pour se terminer en janvier 2018 : 6 mois de vie de godin...

 

En France, je n'ai jamais eu ce type d’expérience. D'abord infirmière, puis Directrice adjointe de crèche (vendeuse aussi durant un temps), mes journées n'ont jamais été routinières. Bien-sûr il y avait toujours des tâches répétitives mais les situations étaient très différentes d'un jour à l'autre. C’est mon Master in International Business (oui je sais, ça sonne très pompeux) qui m’a ramené sur les bancs de l'école, m’a ouvert de nouveaux horizons et m'a finalement conduite au Mexique. Comme quoi, même si je n'ai pas le sentiment d'avoir appris grand-chose, et même si c'était très cher pour ce que c'était, ce Master aura au moins eu certains mérites. Donc, point de vie de godin en France et au contraire, un quotidien plutôt dynamique et changeant

 

Mais voilà qu'il y a de ça 7 mois, j'ai débuté une vie de godin au Mexique, après y avoir été étudiante, sans emploi et employée à mi-temps. Pour être honnête, pour ceux qui ont un peu vu les articles du blog en anglais, j'ai pas mal bataillé pour trouver un job. Entre les démarches pour obtenir le permis de travail et le fait que je ne suis pas parvenue à faire reconnaître mon expérience professionnelle acquise en France, j'ai terminé professeur de français à temps partiel dans un centre de langues, et même si je me suis éclatée, ce n'était pas le débouché que j'imaginais alors avec mon Master en poche. 

 

Alors que je commençais à être désespérée, une entreprise m'a contacté au mois de juillet dernier via LinkedIn. Ils avaient un urgent besoin de professionnels parlant français pour un gros client québécois. Le poste ne correspondait pas vraiment à ce que je recherchais, mais après un an de difficultés, je me suis dit que je ne pouvais plus me payer le luxe d'être exigeante. Après un long processus de recrutement, j'ai officiellement commencé ma vie de godin

 

Autant le dire de suite, dès le début, je n'ai pas franchement accroché. Mais je me suis dit que c'était normal. On ne peut pas arriver dans un nouveau poste et avoir immédiatement des tâches trépidantes. Il y a un temps d'adaptation, des choses à découvrir, un rythme à prendre, une confiance à gagner. J'ai donc décidé de donner du temps au temps (dois-je préciser, comme il est d’usage au Mexique ?). Malheureusement, après 4 mois de vie de godin, une réalité s’est imposée à moi : je ne m’épanouissais pas.  

Sur le papier, j’étais "Process Specialist" et je devais prendre en charge des activités de support pour le sourcing : analyse des dépenses par catégorie de produit, négociations avec les fournisseurs, management des contrats...Mais en réalité, je ne faisais rien de tout ça. On ne me confiait aucune tâche et j'ai commencé à m'épuiser à prendre des initiatives qui ne menaient nul part. Les analyses que je produisais n’étaient pas utilisées, et pour être honnête, je crois bien que personne ne les lisait. Au mieux elles n’étaient pas ouvertes, au pire on me disait sur un ton condescendant que l'équipe stratégique était déjà dessus. Difficile de prendre des initiatives dans ce contexte.

 

Je me suis peu à peu rendu compte, qu’en réalité, mon poste se situait clairement au bas de la chaîne alimentaire et je me suis sérieusement mise à questionner l’utilité de mon Master au regard des sacrifices qu’il m’avait coûté. Je crois que le plus difficile était de prendre conscience que je gagnais plus du double en étant directrice adjointe de crèche avec mon diplôme d'infirmière en France. Il est évident que le niveau de vie n'est pas le même au Mexique et qu’il est normal d'y avoir un salaire plus bas. Mais il ne me semblait pas logique de gagner 60% moins lorsque j’avais autant investi. Contrairement à beaucoup d'étudiants mexicains (ou français), je n'avais pas bénéficié de bourse et mes parents ne m'avaient pas payé mon Master. Je dois donc à l’heure actuelle m'acquitter de mon prêt, et sans mon mari (bon ok, il est la raison pour laquelle je vis au Mexique), je ne serai tout simplement pas en mesure de le rembourser.

 

Passé la question financière, je m'ennuyais beaucoup. Je n’avais rien de particulier ou d’utile à faire, à tel point que je me demandais pourquoi on m'avait embauché. Ma manager ne semblait pas vraiment concernée et l'ambiance dans l'équipe était plutôt étrange. Le projet n'était pas facile, les opérations démarraient et ça manquait clairement de leadership. Le Master devait me permettre de grandir professionnellement et c'était tout le contraire. Le vide de mes journées générait en moi de l’impatience et de la frustration. Cette expérience de godin au Mexique signa le point ultime de rétrogradation. Jamais je ne m'étais senti aussi inutile et aussi sous-employée.

 

J'entends ici et là ce type de commentaires :

"De quoi elle se plaint ? Elle vit quand même au Mexique et des tas de gens en rêvent !"

"Elle ne se rend pas compte. Elle ne comprend pas qu'on ne peut pas comparer deux pays. Il faut qu’elle apprenne enfin à s'adapter."

"Après tout, elle a bien choisi d'aller vivre là-bas, elle doit assumer." 

Ce ne sont que des exemples car ils sont bien nombreux. Je les entends et quoiqu'on en pense je les prends en compte. Oui c'est vrai, je pourrais avoir une vie bien pire. Oui le Mexique c'est très sympa : il fait chaud et on y boit de la téquila. Oui j'ai choisi de m'y installer pour partager ma vie avec l'homme que j'aime. À tout ça, je dis oui. 

Mais dans le fond, n'est-il question que de cela ? D'un climat privilégié et d'un mari ? J'irais plus loin encore, au risque de choquer, mais dois-je me suffire que de cela sans plus d'autres ambitions ? 

S'expatrier et/ou immigrer demande un certain nombre de sacrifices. Il ne s'agit pas de prendre des vacances. Non, je ne passe pas mon temps dans un transat sur la plage en sirotant une margarita. Du reste, il n'y a pas de plage à Monterrey qui est probablement la ville la moins traditionnelle du pays. J'ai certes fait des choix mais ça ne signifie pas pour autant que je suis prête à tout sacrifier sur tous les plans. 

Ce qui me manque dans ma vie au Mexique, c'est un épanouissement, une réalisation, un mouvement qui me fasse sentir à nouveau qui je suis vraiment. L'expatriation peut en effet avoir ce petit effet pervers de s'oublier soi-même à force de toujours s'adapter. Le juste milieu n'est pas simple à trouver. 

 

J’ai réalisé que la vie de godin, en fait, très peu pour moi. M'asseoir tous les jours à l'ordinateur à effectuer (ou pas) des tâches administratives mécaniques et répétitives m'était tout simplement impossible. En fait ce job, c'était une sorte de mort intellectuelle. Parfois dans la journée, quand je n'avais rien à faire (ce qui arrivait à peu près tout le temps), je regardais autour de moi et j'observais les autres godines. Terreur : ils étaient tous à fond dans leur truc (ou du moins faisaient semblant). Ils tapaient à toute vitesse et j'entendais les "clic, clic, clic" des souris d'ordinateur. Je me sentais alors très seule. Étais-je la seule à penser que la vie de godin n'était pas franchement passionnante ? 

 

Terrifiée par la vie de godin, je suis arrivée un matin et j'ai retiré toutes mes photos et toutes les cartes que j'avais épinglé dans mon "cubicle". Je me suis dit que ce n'était tout simplement pas moi et qu’essayer de personnaliser cet endroit n'avait aucun sens. Cette vie n’était tout simplement pas faite pour moi. Admettons que j'aurais apprécié mon poste et admettons donc une situation plus idéale que celle que celle que je vivais, aurais-je été plus heureuse ? Aurais-je voulu de cette vie de bureau ? Une vie où j’aurais été le faible maillon d'un gros groupe ? 

Je me souviens que sur les bancs de l'école de commerce tout le monde rêvait d'intégrer une grosse boîte, une entreprise internationale avec nom et réputation. J'imagine pour sûr que certains postes sont très attractifs, offrent des perspectives d'évolution et des compensations intéressantes, et que l’on ne peut pas tout juger au regard d’une seule expérience (bien qu’après deux ans au Mexique et analyse de la situation, les perspectives d’évolution sont très limitées en général si l'on manque de contacts). Au final, en ce qui me concerne, la situation ne me convenait pas.

 

J'ai besoin de bouger, de faire des choses variées, d'être challengée, de créer…Je me suis répétée que 6 mois c’était peu de temps et que ça ne suffisait pas à avoir un jugement éclairé. J'ai essayé de m'autopersuader...Puis il y a eu ce matin de trop où je suis arrivée au bureau et où ma collègue de cubicle m'a dit : "Tu sais, gravir les échelons ici prend toujours beaucoup de temps. 3 ans que je suis là et pas une augmentation. Et puis on nous ballade de projets en projets. Demande aux autres" Pas besoin de demander, je le voyais bien, j’en avais déjà parlé avec des collègues : 4 ans pour gagner 250€ supplémentaires, ce qui ne correspond même pas à l’inflation annuelle qui est très élevée au Mexique. Je suis parvenue à la conclusion qu'il y avait quand même quelque chose qui ne tournait pas rond. En fait, c'est peut-être moi qui ne tourne pas rond. Mais au fond la conclusion est la même : non à la vie de godin

 

Après avoir tiré ce constat, que faire et comment le faire ? Qu’envisager ? J’avais eu beaucoup de difficultés à obtenir un travail à temps plein et il semblait socialement « suicidaire » de le quitter. Je pense que l’aspect professionnel peut être une difficulté de l’expatriation. Certains s’expatrient parce qu’ils obtiennent une mutation et sont ainsi envoyés à l’étranger par leur entreprise. Mais qu’en est-il pour les autres ? Comment trouver du travail, comment faire valoir son expérience en tant qu’étranger, comment améliorer son réseau et pourquoi pas, comment entreprendre ? J’ai dans mon cas un certain nombre d’idées entrepreneuriat, mais je n’ai tout simplement pas les fonds pour investir. Au final, dans mon cas, quoique j’allais faire par la suite, il me fallait quitter le cubicle. Il est parfois difficile de vivre dans un autre pays et je ne me voyais pas continuer à jongler avec une situation professionnelle douloureuse à l’approche de mes 30 ans. J’ai donc renoncé à la vie de godin et entamé 2018 avec de nouveaux projets : plus d’informations sont disponibles dans le A Propos et Vie à l'étranger: de quoi êtes vous le plus fier?

 

Quoiqu’il en soit, j’ai appris un nouvel aspect de ma personnalité grâce à ma vie à l’étranger : non, je ne suis pas faire pour la vie de bureau. 

 

 

Et vous, la vie à l'étranger vous a-t-elle fait découvrir des aspects de vous que vous ignoriez? N'hésitez pas à commenter et partager votre expérience ci-dessous. 

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A propos

Tout a commencé par un semestre d’étude…cela s’est terminé en déménagement. Moi c’est Hélène, et je me suis installée au Mexique en Juillet 2016, époque à laquelle j’ai débuté le blog. A French in Mexico, c’est l’histoire d’une française (moi) qui vit au Mexique et qui écrit plein de choses sur le voyage et la vie à l’étranger. Je partage ma découverte du pays et de sa culture, mais aussi mon expérience sur la vie d’expatriée, sa richesse, ses challenges et ses difficultés.

Plus d’informations sur mon parcours, ainsi que mes coordonnées de contact, sont disponibles dans la rubrique « A propos ». Bonne lecture à tous!

 

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