Être expatrié : ni déraciné, ni enraciné.

May 16, 2019

 

Il y a quelques mois, j’ai lu Nord perdu de Nancy Huston, un essai sur le sentiment si particulier de l’expatrié qui se sent tout aussi étranger dans son pays d’adoption que dans son pays d’origine. L’auteur, femme de lettres canadienne, expatriée aux Etats-Unis puis en France, sait de quoi elle parle. La lecture de ce bref ouvrage, parfois plus proche de la poésie que de l’essai, a eu un vif écho en moi et son souvenir est d’autant plus vivace alors que je séjourne actuellement en France.

 

Nord perdu…Le nord perdu de Nancy Huston c’est la boussole qui ne marche plus, c’est la perte de repères, c’est ce sentiment d’étrangeté où que vous alliez, c’est être ni tout à fait enraciné, ni tout à fait déraciné, c’est être d’une certaine manière multiple, le nord, le sud, l’est et l’ouest réunis. C’est ce que ressent sûrement, à plus ou moins grande échelle, tout expatrié. Ex-patrié, c’est-à-dire hors de la patrie pour rejoindre une autre patrie, un autre territoire délimité par d’autres frontières avec ses propres codes, sa gastronomie, son rythme, sa culture, une autre langue aussi. Vous y êtes expatrié mais surtout vous y êtes étranger. Nancy Huston écrit à cet égard :

 

« Une existence ici et une là-bas. Existence : avec ce que ce mot implique de complexité quotidienne, de codes appris et maîtrisés, de systèmes de référence. Une langue éventuellement (et c’est énorme, on y reviendra…). Mais dans tous les cas : un système politique, une cuisine, une musique, des manières, des coutumes, un argot, une Histoire, mille histoires, une littérature, ainsi de suite. Ici, vous taisez ce que vous fûtes. L’enfance, les comptines, la nourriture, les écoles, les amis d’enfance, personne ne connaît, ce n’est pas la peine, vous n’allez pas les assommer en leur faisant un cours sur l’ouest du Canada, le protestantisme, les champs de blé, les chanteurs country, les puits de pétrole, les trains de marchandises, les leçons de piano, les cousins, les pique-niques, les lacs de montagne, votre père, votre mère, tout ce qui vous a formé, vous a fait vous, ils l’ignorent et ce n’est pas grave, vous dites-vous ; même si je n’en parle jamais, je le garde quelque part enfoui au fond de mon cœur, de ma mémoire, je ne puis le perdre. »

 

Cet extrait illustre parfaitement le sentiment de l’expatrié dans son pays d’adoption. L’auteur a ici le don de faire d’un événement particulier, qui lui est propre, une expérience universelle. Dans mon propre cas, j’aurais tout aussi bien pu remplacer la fin par : « vous n’allez pas les assommer en leur faisant un cours sur la géographie française, la cohabitation de l’islam, du judaïsme et du catholicisme, les chanteurs à texte, la menace terroriste, les centrales nucléaires, les vacances l’été en Espagne, etc…»

 

L’auteur conclue :

 

« L’exil, c’est ça. Mutilation. Censure. Culpabilité. Vous communiquez avec les autres en faisant appel soit à la partie enfant de vous-même, soit à la partie adulte. Jamais les deux à la fois. »

 

Les mots sont forts mais telle est bien la situation vécue en expatriation où c’est comme si notre être se dissociait entre l’avant et l’après, entre ce que nous avons été avant de déménager et ce nouvel être que nous devenons en adoptant les codes de « notre » nouvelle patrie qui ne sera jamais vraiment complètement la nôtre.

 

S’ajoute à cela la problématique de la langue. C’est formidable que d’être plurilingue mais quel est notre rapport aux langues qui ne nous ont pas été transmises dès la naissance ? Je rejoins pleinement Nancy Huston lorsqu’elle parle d’absence d’affect. Voici ce qu’elle écrit à cet égard :

 

« Les jurons français (gros mots, blasphèmes et injures) m’étaient certainement plus accessibles comme objet de savoir qu’à la plupart des autochtones, dans la mesure où ces mots n’avaient pour moi aucune charge affective particulière. Foutre ou fastueux : l’un m’était aussi étranger que l’autre ; les deux me venaient du dictionnaire. Oui, je crois que c’était là l’essentiel : la langue française (et pas seulement ses mots tabous) était, par rapport à ma langue maternelle, moins chargée et donc moins dangereuse. Elle était froide, et je l’abordais froidement. Elle m’était égale. C’était une substance lisse et homogène, autant dire neutre. »

 

Parler au quotidien une langue qui n’est pas la nôtre est une curieuse chose. Alors que vous vous appropriez un langage nouveau, vous prenez conscience que quoique vous fassiez, ce langage ne sera jamais complètement vôtre. Plus vous le pratiquez, plus vous le maîtrisez mais au fond, il reste distant de vous. Je me suis aperçue à cet égard que quand je parle anglais ou espagnol, je suis « moins » moi-même. Je suis moins spontanée, moins drôle aussi : j’en parlais il y a deux ans ici.

 

En définitive, aussi riche que soit l’expatriation elle n’est pas sans comporter une part de difficultés lorsqu’il s’agit d’identité.

 

 Monterrey / Paris

 

Mais qu’en est-il lorsque nous « rentrons », lorsque nous revenons, pour une période plus ou moins longue (voire définitivement) dans notre pays d’origine, celui où nous sommes nés, où nous avons grandi, où nous avons laissé nos proches et nos amis ? Si je soulève cette question, c’est parce-que j’ai passé un mois en France au moment des fêtes de fin d’année et que j’y suis à nouveau pour une durée relativement longue bien que mon séjour touche à sa fin. Passer du temps en France a généré chez moi une drôle d’impression, un sentiment de décalage, comme si je n’étais plus en phase. Je me souviens par exemple que quand je suis arrivée au Mexique, j’entendais beaucoup que les Français étaient des « râleurs », ce que je ne comprenais pas très bien. Aujourd’hui, après trois ans d’expatriation, je saisis mieux ce dont il est question et je partage dans une certaine mesure l’idée qu’en effet, les Français se plaignent beaucoup de façon générale. Rien ne semble trouver grâce à leurs yeux et le pessimisme est à son comble. Quelqu’un m’a récemment reproché à Paris de ne pas comprendre ce qu’était devenue la France et que si j’étais restée, je comprendrais que la situation sociale et politique est grave. Je me suis permise de lui répondre que :

 

1 – Ce n’est pas parce-que je suis partie que je vis dans une bulle déconnectée du monde. J’ai en effet accès à internet et donc à une multitude de médias d’informations en ligne et j’écoute toujours France Inter et France Culture (oui ça, c’était ma part de sarcasme).

 

2 – Ce n’est pas parce-que je suis partie que je ne suis plus Française et que je ne me sens pas concernée.

 

3 – Si je reconnais que la situation socio-politique est bel et bien problématique, qu’il est donc nécessaire d’agir et qu’il y aura toujours des possibilités d’amélioration, ça ne veut pas dire que « tout » est nul et que « tout » est dramatique, en particulier lorsque l’on sait qu’il y a des pays dans le monde qui ont à faire face à des problèmes d’un autre ordre : guerre, famine, épidémies, conflits armés, etc…

 

En définitive, je ne dis pas que parce-que c’est « pire » ailleurs qu’on ne doit rien faire en France : je dis juste que l’éternel pessimisme bien français m’est devenu un peu agaçant. Ça et le manque de courtoisie dans les transports en commun, la saleté ambiante, les hommes qui urinent dans la rue, les gens qui ne se lavent pas et dont les odeurs sont insupportables dans le métro, l’impatience généralisée et ceux qui donnent l’impression de tout savoir.

 

Tacos mañaneros / Crêpes 

 

Cependant, je ne dis pas non plus que c’est « mieux » au Mexique. S’il y a des choses que j’y apprécie, je suis aussi la première à y vois ses « failles » qui vont de la santé privatisée à la violence des cartels en passant par la corruption politique. Conclusion : je ne fais pas de comparaisons qui n’auraient aucun sens mais souligne simplement que le prisme dont on perçoit les choses lorsque l’on est expatrié est compliqué. Il nous donne une formidable amplitude d’analyse, le pouvoir de peut-être mieux considérer les choses, mais il nous « enferme » dans cet étrange sentiment de décalage où on ne sait plus trop bien où est notre place. Nancy Huston écrit à cet égard (promis, j’arrête avec elle après) :

 

« Là, vous taisez ce que vous faites. Eh oui ! Ce que vous pensez, dites, lisez, voyez dans la vie de tous les jours depuis des décennies n’a aucun intérêt pour les gens de chez vous. Parce qu’ils ne connaissent pas, ce n’est pas la peine, vous n’avez pas envie de leur expliquer en long en large Chirac, Mitterrand, Duras, la place des Vosges au petit matin, votre boulangère, votre éditeur, France Culture, vos voisins du Berry, vos amis, ce serait assommant, et par où commencer, et donc vous vous taisez, vous souriez, vous leur parlez de Bill Clinton et de Philipp Roth, du Fine Arts Museum et du Boston Harbor, de la vague de chaleur en Floride et des télévangélistes, ainsi de suite, pourquoi pas, vous connaissez cela aussi, plus ou moins, et quand vous ne connaissez pas il vous est toujours loisible d’écouter, ça ne fait pas de mal ».

 

L’auteur est je le rappelle Canadienne expatriée en France et a écrit le livre en 1999. Mais dans mon cas particulier j’aurais pu dire : « vous n’avez pas envie de leur expliquer en long en large AMLO (le nouveau président mexicain, populiste d’extrême gauche), Peña Nieto (l’ex-président), la haute société de San Pedro, le boom de la construction à Monterrey, la bulle immobilière qui s’y développe, les cartels / vous leur parlez d’Emmanuel Macron et de David Foenkinos, de Notre Dame et des Européennes, des pesticides Monsanto et des banques qui ne veulent pas prêter aux CDD ».

 

Mais surtout, vous êtes seul, seul à l’intérieur de vous-même. Ici ou là, vous prenez conscience que le décalage est flagrant. En fait, il faudrait presque qu’il existe une nouvelle identité pour les expatriés. Il ne serait plus question du pays d’origine ou du pays d’adoption mais d’une nouvelle contrée qu’on baptiserait « Expatlandia » et on écrirait sur le passeport de ses ressortissants : « Nationalité expatriée ».

 

Jeudi dernier, j’ai écouté l’épisode #48 du podcast Expat Heroes de Cristina Filipe Araujo : il était consacré au retour en France des expatriés qui représente dans presque tous les cas un défi. Cristina interviewait cette fois Marjorie Murphy, elle-même auteur d’un podcast intitulé Ex-expat Le Podcast. Elle y parlait de la difficulté à réintégrer un pays qui est pourtant le nôtre et allait même jusqu’à dire que le retour en France c’est comme une autre expatriation. Cela fait sens lorsque je me rends compte que je me sens étrangère à chaque fois que je séjourne en France. En fait, le pays a changé, nos proches ont changé et nous-mêmes avons changé. La vie passe, chacun vit de nouvelles choses et vivre à l’étranger est une expérience dont on ne ressort pas à l’identique que lorsque nous sommes partis.

 

 Vallée de Parras dans l'Etat de Coahuila au Mexique / Canal Saint Martin à Paris

 

Mais alors à quelle contrée appartenons-nous ? Où est notre maison, notre « chez nous » ? Être expatrié peut donner le sentiment d’être un peu égaré face aux « autres » qui paraissent bien ancrés. Je ne regrette pas mon expatriation car c’est une expérience unique, pleine de richesses, et sûrement que lorsque je suis partie je voulais tout sauf être ancrée. Mais le temps passant, je sens que l’expatriation « bouscule ».

 

A l’aube de mon retour au Mexique, certains m’ont demandé si je comptais me réinstaller en France à plus ou moins moyen terme. Ma réponse : je ne sais pas…La France me manque, Paris me manque, ma famille, mes amis…tout cela est évident. Mais être mariée à un Mexicain (mais en fait, être mariée tout court) induit de faire des choix à deux. La vérité, c’est qu’il n’y a pas d’endroit parfait ou de situation idéale. Chaque cas de figure comporte des avantages et des inconvénients. Je pense au fond que je suis las de la ville où j’habite au Mexique et que plus que de vouloir à tous prix revenir en France, j’ai simplement envie de changer d’air. J’ai aussi envie d’un endroit que je pourrais appeler « home » d’où le projet d’investir dans quelque chose.

Mais indépendamment de ça, j’ai envie de nouvelles découvertes, d’aventures, de changement d’environnement. Au fond peut-être, ai-je paradoxalement envie d’être bousculée. J’ai nommé ma nationalité : Expatriée !

Envie de partir à la rencontre d’autres expatriés ? Voici quelques comptes EN VRAC que je suis (ce ne sont curieusement que des femmes, je ne l’ai pas fait exprès) :

 

smadjita : c’est le compte de Steph qui s’est expatriée avec son mari et ses deux fils à Miami.

 

 

frenchynipp0n : Eva, maman d’un petit garçon, s’est mariée avec un Japonais et l’a suivi dans la ville de Kobe.

 

 

gabrielle.narcy : Gabrielle est une serial-expat ! Elle a vécu aux Etats-Unis, en Angleterre et au Portugal. Elle a posé ses valises avec son mari qui est anglais à Leicester mais elle est actuellement en Irlande.

 

 

fannyfrenchfamily : Fanny vit dans le Wisconsin avec son mari et ses deux filles (la troisième est en route).

 

 

 

ciccia_cerva: c'est le compte d'Amélie et de Laura, expatriées à Turin en Italie.

 

 

thisbatteredsuitcase: Brenna, canadienne, est une serial-expat qui est revenue s'installer dans sa mère patrie à Winnipeg dont elle est originaire. Elle continue de beaucoup voyager.

 

 Et il y en a plein d'autres !!!

 

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A propos

Tout a commencé par un semestre d’étude…cela s’est terminé en déménagement. Moi c’est Hélène, et je me suis installée au Mexique en Juillet 2016, époque à laquelle j’ai débuté le blog. A French in Mexico, c’est l’histoire d’une française (moi) qui vit au Mexique et qui écrit plein de choses sur le voyage et la vie à l’étranger. Je partage ma découverte du pays et de sa culture, mais aussi mon expérience sur la vie d’expatriée, sa richesse, ses challenges et ses difficultés.

Plus d’informations sur mon parcours, ainsi que mes coordonnées de contact, sont disponibles dans la rubrique « A propos ». Bonne lecture à tous!

 

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