#HistoiresExpatriées - Le rapport au corps au Mexique

August 16, 2018

 

C’est le 15 du mois et le RDV mensuel #HistoiresExpatriées a encore frappé ! Notre marraine du mois, Maëva du blog Maeva’s Mapa Mundi, a donné pour thème le corps dans notre pays d’adoption. Un bien vaste sujet que l’on peut aborder sous une multitude d’angles. Certains des bloggeurs participant au rendez-vous choisiront d’aborder une perspective en particulier et d’autres aborderont leur article en déclinant plusieurs aspects. Pour ma part, j’ai choisi cette dernière option car si vous lisez régulièrement le blog, vous savez que j’ai certaines difficultés à me restreindre. J’ai donc pris le parti de parler du corps au Mexique au travers des dimensions suivantes :

 

  • Pudeur et féminité

  • Sexualité

  • Mode et style vestimentaire

  • Couleur de la peau et racisme

  • Rapport à la mort

1 – Pudeur et féminité

 

 Les Demoiselles d'Avignon, Pablo Picasso (1907) - MOMA, New York, USA

 

En deux ans d’expatriation, j’ai pu constater que la pudeur est une notion ambiguë au Mexique. Si les mexicains ont l’idée d’européennes (et en particulier de françaises) libérées, n’hésitant pas à faire du sein nu sur la plage, je reste encore perplexe lorsque je vois de très jeunes femmes mexicaines sortir en boîte de nuit avec des jupes très courtes, des talons très hauts et le décolleté plongeant. Depuis mon arrivée, on m’a à plusieurs reprises renvoyé le stéréotype de femmes françaises offrant volontiers leur corps et se dénudant facilement alors qu’il me semble évident que ce concept est totalement erroné. Comme je le mentionnais dans mon article Être une femme en France et au Mexique, il est vrai que les françaises ont une plus grande liberté sexuelle, néanmoins, il m’apparaît indéniable qu’elles portent des vêtements moins « découvrant ».

 

C’est à cet égard tout le paradoxe du Mexique : il est très mal perçu qu’une femme ait des relations sexuelles avant le mariage et dans le même temps, la femme va pousser les codes sociaux de la féminité à l’extrême en insistant sur le maquillage et en portant des vêtements que l’on pourrait qualifier de « sexy » ou provocateurs. Eclairée par un ami mexicain psychiatre, je suis parvenue à la conclusion que cette façon de se vêtir, en particulier pour sortir le soir, est une contre-réaction des jeunes femmes qui face aux limites qu’on leur impose ressentent le besoin d’exprimer leur féminité. Quelle jeune femme n’a en effet jamais souhaité se faire désirer ? En France, la femme est plus libre et n’aura pas besoin de « forcer » ou d’accentuer son style « féminin », elle n’a pas besoin d’adopter ce comportement. En revanche, plus l’on impose de limites, plus on suscite le désir de les outrepasser, or il me semble que c’est ce qui se passe au Mexique.

 

 Le Rêve, Pablo Picasso (1932) - Collection privée

 

A cet égard, le Mexique arrive en quatrième position dans le classement mondial des chirurgies esthétiques destinées à augmenter le volume de la poitrine. La France se situe également dans le sommet du classement mais dans une moindre mesure en arrivant en neuvième position. Mon propos n’est en aucun cas de porter un quelconque jugement sur la chirurgie esthétique, ni même d’exprimer mon avis personnel, mais simplement de souligner le poids de la culture et de la société sur le corps, et plus particulièrement le corps de la femme, même si les hommes n’échappent pas aux pressions non plus. En définitive, plus de pudeur au Mexique qu’en France (comme les mexicains me l’ont souvent répété) ? Je n’en suis pas si sûre. Ce n’est pas parce-que nous bénéficions d’une plus grande liberté sexuelle en France que nous ne sommes pas pudiques. Et ce n’est pas parce-que la liberté sexuelle est plus limitée au Mexique que les personnes y sont pudiques.

 

2 – Sexualité

 

 Le Baiser, Gustav Klimt (1908) - Belvedere Museum Wien, Autriche

 

Le corps implique la sexualité, thème dont l’approche varie en fonction des cultures. Les civilisations européennes sont reconnues comme plus « ouvertes » que les civilisations orientales par exemple.

Au Mexique, la sexualité est encore pour beaucoup un tabou, en particulier au sein des classes sociales populaires. Ainsi, un très grand nombre de jeunes filles tombent enceintes n’ayant jamais entendu parler de méthodes contraceptives. Il me semble également important de souligner que l’avortement est illégal au Mexique : il a été uniquement légalisé à Mexico en 2008 et beaucoup de médecins refusent encore de le pratiquer. Lorsque la loi a été adoptée dans la capitale (il faut donc que les femmes qui souhaitent y recourir se déplacent à Mexico ou à défaut dans certains Etats des Etats-Unis), l’Eglise a exercé une forte pression en menaçant d’ex-communion les sympathisants du projet de loi. L’Etat mexicain est pourtant laïque mais le poids du catholicisme et de ses traditions est majeur.

A titre anecdotique, l’enfant à naître ou récemment né est appelé la « bendi » qui est un diminutif de « bendición », entendez-donc par-là que chaque enfant est une bénédiction, un cadeau de Dieu. Le nord du Mexique étant encore plus conservateur, je me garde bien d’exprimer mon opinion et de vanter les mérites de Simone Veil, notamment auprès de ma belle-famille.

 

Par ailleurs, l’homosexualité est également un tabou au Mexique. Bien que la capitale se montre plus ouverte, brassant une population diverse venue des quatre coins du monde, le reste du pays affiche malheureusement encore hostilité et discrimination. Le mariage homosexuel a néanmoins été légalisé dans certains Etats du pays.

 

 Two women embracing, Egon Schiele (1911) - Collection privée

 

3 – Mode et style vestimentaire

 

 Frida Kahlo en couverture de Vogue, Novembre 2012  (crédit photo: Nickolas Muray, 1939)

 

La mode et le style vestimentaire au Mexique varie en fonction des régions. Par exemple, certaines ethnies du Yucatan, de Oaxaca et du Chiapas portent leurs habits traditionnels.  A titre d’exemples, voici quelques groupes indigènes que l’on rencontre au Mexique : les Tarahumaras dans l’Etat de Chihuahua, les Totonaques dans l’Etat de Veracruz et les montagnes de Puebla, les Huicholes dans la Sierra Madre occidentale et au nord de l’Etat de Jalisco, les Zapotèques et les Mixtèques à Oaxaca. Ce ne sont que des exemples car les groupes indigènes au Mexique, bien que minoritaires, sont en réalité encore nombreux. A cet égard, on recense 70 ethnies indigènes dans le pays qui représentent 7% de la population totale. De plus, 60% des mexicains sont métis, c’est-à-dire descendants des espagnols et des indigènes.

 

Parmi les vêtements traditionnels, voici différents éléments :

 

  • Le rebozo: grand châle qui peut se porter de différentes manières (sur les épaules, dans les cheveux, en guise de porte-bébé…) Une amie de la famille de mon mari m’a offert le sien le jour de mon mariage.

  • Le huipil: blouse ou robe tissée et brodée avec des motifs floraux et colorés. Il existe différentes sortes de huipil en fonction de la région (Yucatan ou Oaxaca) et le vestiaire de l’artiste Frida Kahlo en est largement inspiré.

 

 Crédit photo: Víctor Chávez pour Vogue

 

  • Le sarape: couverture de laine à rayures de couleur vive.

  • Le poncho: couramment porté dans le nord du pays il est constitué de deux étoffes rectangulaires avec une ouverture en son centre afin de laisser passer la tête.

 

En ville, la mode est au contraire standardisée et j’irais même à dire qu’elle n’y est pas vraiment explorée. Bien qu’il existe de nombreux stylistes mexicains, la façon de s’habiller est en général très normalisée et conventionnelle contrairement à ce que j’ai pu observer en Europe. Par exemple, à Paris, et encore plus à Londres, on n’hésite pas à créer son propre style, à oser, et on a plus de marques émergentes. Au-delà de grandes chaînes de prêt-à-porter telles que Zara ou Mango, de plus jeunes enseignes proposent d’autres identités telles que Sézane, Rouje, Sessùn ou encore Les petites jupes de prune.

 

En entreprise, le style est très codé, comme en France me direz-vous ? La différence est qu’au Mexique, la hiérarchie est une composante majeure des relations sociales. Elle est importante et véritablement marquée comme je le mentionnais dans l’ex RDV #HistoiresExpatriées, La vie professionnelle au Mexique. On montre donc son statut au travers de ses habits et de ses accessoires (en portant une montre Rolex par exemple ou en roulant en Porsche). A moins de travailler au sein d’une start up où les employés ont plus de liberté, on vous demandera en général de respecter un dress code « business » et plus les personnes sont haut placées dans la hiérarchie plus elles n’hésitent pas à le souligner.

 

4 – Couleur de la peau et racisme

Pop Shop Paintings, Keith Haring (1987), USA

 

Contrairement à l’idée reçue, non, tous les mexicains n’ont pas le teint hâlé, loin de là. L’aspect physique des mexicains varie en fonction des régions et on y rencontre aussi bien des personnes à la peau blanche qu’à la peau mate. Les personnes de couleur noire sont en revanche minoritaires.

 

L’un des problèmes majeurs de la société mexicaine est sa crise identitaire et son racisme intérieur. Le Mexique est un pays largement métissé, mélange de populations indigènes et espagnoles. Or depuis l’indépendance du Mexique en 1810 et de l’expulsion des espagnols, le pays peine à définir son identité et présente une forte tendance à favoriser les personnes de couleur blanche et au contraire rejeter les groupes indigènes pourtant porteurs du patrimoine mexicain. Le « blanc » est dans l’inconscient collectif traditionnellement associé aux notions de « pouvoir », « statut social élevé », « supériorité ». Ainsi, les présentateurs de télévision et les acteurs de télénovelas ou publicités sont presque toujours exclusivement blancs. Ceci n’est pas représentatif de la société mexicaine dans son ensemble qui, de par son fort métissage, est bien plus vaste. Malheureusement, de nombreuses ethnies sont les « laissés pour compte » de la société et leur culture qui fait partie intégrante de la culture mexicaine au sens large est négligée. Ils sont bien souvent dans la pauvreté et ne parviennent pas à vivre de leur artisanat.

 

Le Mexique est un pays à l’histoire géopolitique complexe, aujourd’hui tiraillé entre un héritage indigène d’une part, un héritage espagnol et catholique d’autre part, et une influence américaine forte. On comprend alors aisément qu’il peut être difficile de s’y retrouver.

 

5 – Rapport à la mort

 

 Songe d'un après-midi dominical dans l'Alameda Central, Diego Rivera - Museo Mural Diego Rivera, CDMX, Mexico

 

La mort est omniprésente au Mexique pour la simple raison que son taux de criminalité y est élevé. Principalement à cause de la violence des cartels, on « extermine ». A titre d’exemple, le Mexique est le pays qui a connu le plus grand nombre d’assassinats en 2016 (23 000 victimes) derrière la Syrie. Le pays a de plus connu en 2017 son année la plus meurtrière en vingt ans avec trois quarts des homicides liés au crime organisé, sachant que la corruption des forces de l’ordre est le premier frein à la lutte contre le narcotrafic. Et je ne parle même pas des actes de torture. Le corps est donc sérieusement mis à mal au Mexique.

 

Par ailleurs, en termes de santé publique, le pays souffre d’un fort problème d’obésité et de diabète et bien qu’il existe un système de sécurité sociale, tous n’ont pas accès aux soins dans les mêmes conditions.

 

Corps tué, corps malade, c’est le lot de toutes les nations, cependant son incidence au Mexique est élevée. Mais le rapport à la mort y est aussi différent. La perte est bien-sûr synonyme de douleur mais la tradition du jour des morts (« Dia de Muerto ») qui a lieu chaque année le 2 novembre veut qu’on honore les morts.  Au lieu de se concentrer sur la douleur du deuil, le jour des morts a pour but de commémorer l’être cher en ravivant sa mémoire et en faisant appel aux heureux souvenirs liés à sa personne. On retrouve ici le métissage du Mexique, entre tradition indigène ancestrale et catholicisme. 

Toutes les nations du monde ont un rapport différent au corps. Que l’on parle d’apparence physique, de canons de beauté, de mode, de codes sociaux, de façon de se vêtir, de se tatouer ou non, de santé, de sexualité, chaque pays a des pratiques différentes et c’est cette diversité qui constitue la richesse de notre monde.

 

Par ailleurs, notre corps dit beaucoup de nous, il « parle » d’une certaine manière, de notre culture et de nos traditions. Je me souviens de mon oral qui a déterminé mon entrée à l’école d’infirmières, il y a de ça dix ans maintenant, où le sujet était le suivant : « On est fait de ce que l’on mange », commentez cette citation. J’avais abordé le sujet sous deux angles : littéral de prime abord, en parlant de notre régime alimentaire, puis de façon plus philosophique dans un second temps en faisant référence à notre nourriture culturelle, éducative, familiale, intellectuelle. La complexité du Mexique repose indéniablement sur son métissage et sa relation complexe aux Etats-Unis qui attirent (pour sa richesse) et génèrent un sentiment de répulsion dans le même temps. Pour ma part, je suis fascinée par cette complexité et je découvre chaque jour de nouvelles perspectives à analyser, qu’elles soient culturelles, historiques ou géopolitiques.

Cet article participe au RDV #HistoiresExpatriées organisé par le blog L'Occhio di Lucie.

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A propos

Tout a commencé par un semestre d’étude…cela s’est terminé en déménagement. Moi c’est Hélène, et je me suis installée au Mexique en Juillet 2016, époque à laquelle j’ai débuté le blog. A French in Mexico, c’est l’histoire d’une française (moi) qui vit au Mexique et qui écrit plein de choses sur le voyage et la vie à l’étranger. Je partage ma découverte du pays et de sa culture, mais aussi mon expérience sur la vie d’expatriée, sa richesse, ses challenges et ses difficultés.

Plus d’informations sur mon parcours, ainsi que mes coordonnées de contact, sont disponibles dans la rubrique « A propos ». Bonne lecture à tous!

 

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